" C’est la vie secrète du Théâtre : quand la salle s’éteint, une apparition peut avoir lieu. De ce néant, de ces ténèbres, peuvent surgir le miracle de la lumière et la force performative du mot. Soudain, c’est un nouveau monde qui apparaît devant nos yeux, qui secoue nos sens et qui souvent nous transforme, en cet instant qui n’est plus qu’une étincelle traversant nos vies. Le temps au théâtre est comme une myriade de ces étincelles. L’une après l’autre, et bribe après bribe.


C’était à la fin des années 1980 à Paris, dans ce lieu mythique des Bouffes du Nord, qu’une de ces escarbilles est tombée dans la forêt de ma curiosité. Nous étions face à un simple rideau rouge servant de décor, à un acteur d’un autre temps, un rescapé de l’époque élisabéthaine avec un faux nez qui nous racontait l’esprit du Théâtre, qui nous montrait la valeur de la tradition et la partie secrète de notre travail, les ficelles de notre métier.

Etait-ce une leçon ou un message ? Je ne sais, mais cette Tragédie comique nous a enflammés, nous, tous ces jeunes apprentis acteurs d’alors qui étions en quête d’une réponse ou d’un chemin : nous avions face à nous l’acteur seul, l’acteur créateur, plus qu’inventeur ou découvreur, qui dans un double mouvement nous dévoilait et nous cachait la magie de notre art... Cela en décuplait la valeur, car comme Saint-Exupéry nous l’a dit via Le Petit Prince : « Ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part. »


Je pense aujourd’hui que la force de La Trilogie sur le théâtre d’Yves Hunstad et Eve Bonfanti, ce n’est pas celle de l’acteur qui joue, mais celle de l’homme qui agit. Ces artistes ne sont pas dans le questionnement d’un théâtre d’expérimentation ou 

d’avant garde, ils mènent un travail pratique et solide dont le résultat met en évidence le fondement de notre métier, non sans ludisme : cet enchaînement de maillons qui forment une longue tradition théâtrale, une continuité secrète d’un artiste à l’autre. 

En artisans du plateau, ils interrogent la profondeur et la noblesse de l’acte théâtral, l’importance du public et de sa place dans la création ; ils racontent – dans un ordre rigoureux et à un rythme parfait – une mémoire vivante qui voyage.

Leur art traverse le temps, car leur théâtre est, comme dirait Grotowski, « une prière charnelle "

Omar Porras

Directeur du Théâtre Kleber-Méleau (Lausanne)

La Fabrique par

OMAR PORRAS