Le doute du Hamster
Une création collective de La Tchatche
Avec Avec Cécile Croonenberghs, Arthur Dandois, Annick Filot, Kathy Grosjean, Olivier Hauglustaine, Alain Kempinaire, Patrick Letangre et Sophie Popleu.
Sous le regard artistique d'Eve Bonfanti et Yves Hunstad
C'est l'histoire d'une fabrication collective par la troupe de La Tchatche
Le théâtre est un lieu de tensions.
Ce n'est pas un lieu où tout est facile, où on travaille de manière soumise.
C'est la vie, le théâtre. Un lieu de dialogues et de métamorphoses.
Un lieu de conflits, même dans sa réalisation.
Et c'est bien qu'il le reste, qu'il ne devienne pas artificiellement un lieu.
LE DOUTE DU HAMSTER
Une leçon de théâtre et d’humanité
LE DOUTE DU HAMSTER proposé par la troupe théâtrale de La Tchatche basée à Chastre, est une invitation à entrer dans un « vortex créatif » de haute tenue ! Le plaisir du jeu théâtral et de ses arcanes est joyeusement partagé avec un public interpellé dans sa propre position de spectateur actif et créateur.
La troupe assume d’emblée trois défis dramaturgiques majeurs : la création collective intelligente, l’écriture partagée et la mise en abîme du thème de la création elle-même. Il fallait sans doute oser ce tissage des risques pour arriver à ficeler une œuvre collective aussi riche, une dramaturgie aussi fine. La troupe en action scénique constante joue ici l’élaboration laborieuse de son propre parcours théâtral sous nos yeux amusés, étonnés voire surpris. Le public comprend peu à peu les niveaux de jeu investis. Et s’il ne les capte pas d’emblée c’est tant mieux, cela lui remet à l’esprit que son regard est lui-même créateur de sens. Le théâtre est un art vivant et la vie ne peut être capturée ni ficelée en un simple texte fut-il constitué de mille didascalies subtiles.
Les « espaces de jeu » sont ici offerts et dévoilés en permanence au public : coulisses visibles en bord de scène où les condisciples sont attentifs au jeu central et prêts à intervenir, jeu théâtral qui se manifeste en plusieurs lieux en même temps, interventions des comédiens entre eux sur leurs actions scéniques en cours ou sur le processus créatif de la troupe d’amateurs. La question qui avance et qui palpite sous nos yeux est bien : « Qui joue quoi et pourquoi ? ». Le public est pris au sérieux, il est convoqué et ce qui se joue est important.
Les « personnages » du spectacle sont plus que dédoublés : il y a le personnage qui joue le texte écrit pour la pièce (ce qu’on voit d’habitude au théâtre) mais ici, ce même personnage se distancie à l’envi de son jeu d’incarnation en s’arrêtant de jouer ce jeu-là pour en jouer un autre. Il s’adresse par exemple à ses partenaires qui l’observent en bord de scène et les interpelle : « C’est pas trop fort le ton ou ce geste violent que je pose vis-à- vis de mon père ? », il parle au metteur en scène placé en régie au cœur du public pour remettre en cause une consigne antérieure ou il entame une réflexion sur le travail du groupe en crise par rapport au texte écrit. Cela lui permet de re-jouer un court moment d’une séquence sous le regard amusé d’un public qui se sent soudain investi d’un pouvoir presque prophétique : « Je sais déjà »…
Cette mise en abîme fréquente du processus créatif pourrait casser le jeu initial ou l’empêcher d’avancer. Elle pourrait freiner le plaisir des spectateurs qui préfèrent à priori assister au résultat final des répétitions. Mais il n’en est rien car c’est justement ce désir de partage du processus qui est l’ADN de l’œuvre dramatique. La subtilité de l’écriture et de ses couches et le beau travail sur le rythme des séquences – et des sous-séquences ! – permettent ces allers-retours constants entre l’objectif final (« nous vous présentons un spectacle abouti ») et les contractions ou incertitudes de cet accouchement spectaculaire en élaboration.
C’est une leçon de théâtre qui nettoie ou dénonce naturellement toute forme de narcissisme et qui ose offrir au regard les difficultés comme les trouvailles d’un bon travail collectif qui sacrifie sur son temps précieux pour dénoncer toute forme de prise de pouvoir inappropriée. La démocratie visée ici est vivante, mouvante et rappelle qu’un engagement dans le temps impose des sacrifices et oblige des engagements permanents. Vouloir atteindre une « perfection fantasmée » est le meilleur moyen de ne rien atteindre
du tout en vérité.
Il y a aussi une grande délicatesse même dans les temps d’affrontements ou de confrontation directe sur le plateau. L’œuvre globale nous expose une sorte d’éthique du dialogue en élaboration. Et c’est tellement utile et bénéfique aujourd’hui où le vivre-ensemble est malmené. Quant au texte, il n’est pas considéré comme tout-puissant et fait simplement partie des éléments de jeu que l’on se partage. En ce sens l’œuvre collective en élaboration est un acte politique et citoyen. Et si la mise en scène – même partagée – demeure au final le travail d’un seul regard attentif, cette personne ne s’attribue pas le pouvoir du titre. C’est significatif et sain. C’est ajusté.
Le théâtre n’est pas un lieu facile et il offre un espace de rencontre entre des personnalités uniques et différentes qui doivent arriver à construire une « œuvre commune » qui ne se réduira pas au plus petit commun dénominateur. La scène est alors ce lieu de métamorphose et de dialogue qui s’oblige à résoudre les conflits dans son propre processus de réalisation. C’est un travail où Brecht reste présent à chaque respiration du texte. On sentira aussi l’influence de Peter Brook dans cette audace et ce minimalisme des objets et des accessoires de jeu. L’espace scénique est quasi vide et les quelques éléments de jeu ont la force de se métamorphoser eux-mêmes en fonction des besoins. Un éclairage en bord de scène et « on disait que c’était un balcon », une chaise renversée et on disait que c’était une voiture, un déplacement de personnages et on comprend qu’on est ailleurs. Cette économie-là renforce la pertinence du jeu lui-même.
La troupe de La Tchatche nous offre avec Le doute du Hamster une leçon de théâtre et de démocratie vivante. Un régal.
Virginal, ce 19/03/2026,
Michel Desmarets
https://www.areaw.be/desmarets-michel/


