La Fabrique par

BARBARA FOURNIER

prismes

Dans La Fabrique imaginaire siffle le vent des souffleurs de rêves. Devant les portes fermées de la salle du théâtre Kléber-Méleau, à Lausanne, le public est compact. Soudain, un homme tente de se frayer un chemin à travers la foule qui piétine. C’est le directeur. Tout le monde le connaît. Omar Porras, son éternel petit bonnet vissé sur la tête, secoue les portes énergiquement, sans succès. Elles sont fermées de l’intérieur ! Un comble ! Il avertit le public : « Problème technique, je suis désolé, je ne comprends vraiment pas ce qui se passe. Il vous faut passer par l’arrière. Suivez-moi ! Attention, c’est périlleux… Regardez où vous mettez les pieds. "

 

Les spectateurs intrigués le suivent, amusés mais aussi - on le perçoit à quelques battements de paupières involontaires - vaguement inquiets… Il faut dire que la pièce s’intitule « Du vent… des fantômes », alors, avec de tels protagonistes, on ne sait jamais. Après un parcours incertain, les spectateurs ont la surprise de se retrouver tous… sur scène! Heureusement, des chaises semblent les y attendre. Ils s’assoient, un peu confus. C’est alors que débarquent – ou alors étaient-il déjà là ? - une femme à la valise et un homme au petit sac à dos. Eux aussi paraissent complètement perdus, cherchent à s’asseoir et demandent au public ce qu’il fait là… Derrière ce levé de rideau qui n’a pas lieu, sur cette scène bondée où les limites entre acteurs et spectateurs se sont évanouies, devant le vertige de ces rangées de fauteuils rouges et vides qui ondulent devant les yeux comme une toile irréelle, s’embraient doucement, irrésistiblement, la machine inversée de la poésie, la magie nue du théâtre. 

 

Un paradoxe debout, avec des ailes. 

La marque de fabrique de la Fabrique Imaginaire, c’est cela: un homme, une femme, un couple, mille personnages. Eve Bonfanti et Yves Hunstad, auteurs, acteurs, metteurs en scène belges, élaborent ensemble un travail d’une extrême complexité que leurs talents conjugués métamorphosent dans une forme qui revêt tous les attributs de la spontanéité, jusque dans ses failles et sa fragilité. Comme si chacun de leurs pas était incertain, comme si chaque mot pouvait être changé, comme si toute la pièce était inventée de toutes pièces, comme si rien n’avait jamais été écrit, comme si rien n’était sérieux et que, donc, tout était grave, ou le contraire, ils créent un paradoxe extraordinaire : un théâtre qui ressemble tellement à la vie et qui, en fait, révèle tout de ce qu’est le théâtre. Non contents de faire tenir debout ce paradoxe debout, ils lui donnent des ailes. En faisant don d’une œuvre ultra-contemporaine aux spectateurs, Ève Bonfanti et Yves Hunstad les emportent aux sources mêmes du théâtre… là où tout ne cesse jamais de commencer… 

 

Émouvante rencontre avec deux forcenés d’art et d’humanité qui soufflent le verre des rêves, à longueur de vie, à longueur d’amour. " 

 

Barbara Fournier

Revue Prismes - Haute école pédagogique du Vaud

 

 

 

 

 

Extrait de l'entretien: 

Á vos yeux, que dit le théâtre d’unique au monde d’aujourd’hui ?

 

Ève : Le théâtre, dans son essence, a traversé les âges. Il est de tous les temps. Offrir un lien entre les êtres, voilà ce que le théâtre et tous les arts vivants du spectacle ont d’unique. C’est un espace où se mêlent les atomes, les cellules, l’air, la chair, les os, le sang. Il s’agit d’un véritable lien biologique, voire même cosmique. C’est pourquoi, dans notre conception du théâtre, il n’y a jamais de 4e mur entre les spectateurs et les acteurs. Le lien, la circulation d’énergie sont essentiels dans une expression artistique qui se passe de médium. Ici, pas d’écran. On se tient tout entiers, tous ensemble, dans une bulle hors du monde, dans un temps unique : le temps du spectacle. On fait face à la parole, en vrai, dans un acte magique qui lient ceux qui sont sur scène à ceux qui les regardent. C’est cette parole et cette union qui permettent ensemble d’entrer en dissidence contre un monde que l’on voudrait autre. (...) 

(suite de l'entretien en cliquant sur lien ci-dessus. )

 

Entretien avec Barbara Fournier

Revue Prismes - Haute école pédagogique du Vaud